« Easter Parade », un roman de Richard Yates

Publié le par Eve

« Aucune des deux sœurs Grimes ne serait heureuse dans la vie, et à regarder en arrière, il apparaît que les ennuis commencèrent avec le divorce de leurs parents. »

 

easter paradeL’histoire

Ce roman raconte l’itinéraire des sœurs Grimes, Sarah l’aînée et Emily la cadette, ceci sur près de quatre décennies. L’histoire débute en 1930 à New York, après le divorce de leurs parents. Les fillettes se voient confiées à la garde de leur mère, une femme instable et affabulatrice qui se fait appeler « Pookie ». Le trio ne pas va cesser de déménager d’une banlieue à l’autre, au gré des emplois de Pookie, jusqu’au retour définitif à New York bien des années plus tard. Sarah tente alors de renouer avec son père. En lieu et place du père idéalisé, elle retrouve un homme vieillissant, mal-en-point et à l’apparence négligée.

Les chemins des deux sœurs se séparent durablement à l’âge adulte au moment où Sarah épouse le fils des voisins, Tony Wilson, jeune homme aux faux airs de prince charmant. À ce moment du récit, l’auteur choisit de s’attacher au parcours d’Emily, étudiante émancipée et brillante. Les sœurs se retrouvent près de vingt ans après, dans des circonstances douloureuses et force est de constater qu’elles sont devenues étrangères l’une à l’autre. Emily se révèle bien incapable de venir en aide à Sarah malgré ses appels à l’aide répétés.

 

Mon avis

Même si la première phrase de ce roman, citée en exergue de cet article, sonne comme une sentence sans appel, vous auriez tort de ne pas en poursuivre la lecture. Pour ma part, j’ai eu beaucoup de difficultés à lâcher ce livre, tant j’ai été bluffée par l’aisance avec laquelle l’auteur, Richard Yates, parvient à se glisser dans la peau d’une jeune femme de vingt ans et à décrire ses pensées les plus intimes.

Parents divorcés, enfance nomade, il y a fort à parier que Richard Yates a mis beaucoup de lui-même dans le personnage d’Emily. Et, si l’œuvre de Richard Yates, auteur décédé en 1992, connaît aujourd’hui un regain de popularité, c’est sans conteste grâce à la finesse de ses portraits psychologiques féminins. Le succès de l’adaptation cinématographique de son tout premier roman intitulé « Revolutionary Road », en français « Les noces rebelles », par le réalisateur Sam Mendes et avec Kate Winslet et Léonardo Di Caprio, participe de cet engouement.

À travers la trajectoire de trois femmes, purs produits de la middle class américaine, un peu naïves et relativement peu armées pour affronter la vie, Richard Yates nous parle de la condition de la femme dans l’Amérique des années 1930 à 1960.

Cette longue traversée sous fond de libération sexuelle nous permet de retrouver les héroïnes de ce roman à plus de vingt ans d’intervalle. Le constat est amer, même si elles ont suivi des chemins opposés, le mariage et les enfants pour l’une, la carrière pour l’autre, aucune ne semble heureuse. Coincées dans leurs existences et incapables de vivre leurs propres rêves, elles noient leurs frustrations dans l’alcool, perpétuant ainsi une funeste « tradition » familiale.

 

Publié pour la première fois en 1976, Easter Parade est un roman aussi tragique que poignant, une histoire dénuée de morale et sans happy end. Plus de trente après sa première publication, l’histoire des sœurs Grimes nous parle encore à nous, lectrices et lecteurs de 2010, cette résonance contemporaine est sans conteste la marque des grands romans.

 

Extraits

Page 14, « Elles traversèrent le jardin de l’hôtel de ville sous le soleil du printemps, donnant chacune la main à leur père. Toutes deux portaient de légers manteaux sur leur plus belle robe, des chaussettes blanches et des chaussures noires en cuir véritable ; c’étaient de bien jolies petites filles. Sarah, la brune, avait un regard plein d’une confiance innocente qui ne la quitterait jamais ; Emily, plus petite d’une tête, était blonde, mince et très sérieuse. »

 

Page 43, « — Bien. Tu vas lire un tas de bons livres. Bah, et des moins bons, aussi, mais ça t’apprendra à distinguer les uns des autres. Tu vas vivre dans un monde d’idées pendant quatre longues années avant d’avoir à te préoccuper de choses triviales telles que les aléas du monde du travail – c’est ce qu’il y a de bon dans l’université. »

 

Page 53, « Elle s’arrêta d’un coup, lorsqu’elle prit conscience que cette pensée elle-même était un mensonge : ces larmes, comme toutes les larmes qu’elle avait jamais versées dans sa vie, étaient pour elle-même, pour la pauvre et sensible Emily Grimes, que personne ne comprenait, et qui ne comprenait rien. »

 

Page 188, « Howard Dunninger remplissait sa vie. Il était aussi attirant que Jack Flanders, sans aucune de ses terribles dépendances ; il semblait exiger aussi peu d’elle que Michael Hogan ; et lorsqu’elle cherchait une comparaison quant à ce qu’elle ressentait au lit, nuit après nuit, il fallait qu’elle remonte à Lars Ericson. »

 

Merci à BOB et aux Éditions Robert Laffont grâce auxquels j’ai pu découvrir ce très beau roman.

 

Easter Parade de Richard Yates, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aline Azoulay-Pacvon, Éd. Robert Laffont, collection Pavillons, octobre 2010, 258 p., 20 €

 

 

Publié dans Un peu de lecture

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Ys 09/12/2010 19:47


Je vais lire sous peu, "La fenêtre panoramique", je pense que cet auteur me plaira.


Eve 09/12/2010 23:10


Je n'ai lu de Richard Yates que "Easter Parade" mais c'est le genre de livre qu'on veut lire d'une traite parce qu'on veut absolument savoir ce qui va arriver aux personnages ! Même si je connais
l'épilogue de "La fenêtre panoramique", je le lirais sans doute dès que possible.