« Jan Karski » par Yannick Haenel

Publié le par Eve

« À plusieurs reprises, la caméra s’approche du visage de Jan Karski. Sa bouche parle, on entend sa voix, mais ce sont ses yeux qui savent. Le témoin, est-ce celui qui parle ? C’est d’abord celui qui a vu. Les yeux exorbités de Jan Karski, en gros plan, dans Shoah, vous regardent à travers le temps. Ils ont vu, et maintenant c’est vous qu’ils regardent. »

 

haenel 

L’histoire

Ce roman raconte l’histoire vraie de Jan Kozielewski, alias Jan Karski. Fin août 1942, ce résistant polonais parvient à pénétrer à l’intérieur du ghetto de Varsovie. Les chefs de la Résistance juive le chargent alors d’une mission capitale, il doit avertir les Alliés de la tragédie en cours, de l’extermination du peuple juif par l’Allemagne nazie. Après un long périple, il parvient enfin à gagner l’Angleterre en novembre 42. Après Londres, il va porter son message à Washington jusque dans le bureau ovale de Roosevelt en juillet 43. Malgré ses témoignages répétés et un livre (publié en 44), Jan Karski a le sentiment de ne pas être entendu. Deux longues années s’écouleront avant la libération des camps par les Alliés et Jan Karski restera hanté à jamais par un sentiment d’échec.

 

Mon avis

Dans le premier chapitre, Yannick Haenel revient sur le témoignage que Jan Karski fait à la caméra de Claude Lanzmann en 1978 dans le film Shoah. Pour qui n’a pas vu Shoah, ce premier chapitre risque fort de paraître abstrait puisque les mots de Yannick Haenel viennent se superposer aux images de Shoah. Bien que n’ayant pas visionné Shoah dans son intégralité, je me souviens parfaitement de cette partie du film dans lequel Lanzmann filme Jan Karski dans son appartement new-yorkais. Impossible, en particulier, d’oublier le regard intensément bleu, intensément douloureux de Karski.

En livrant à la caméra du cinéaste son témoignage sur le ghetto de Varsovie, Karski revit les heures sombres d’un voyage en enfer, voyage dont il n’est jamais tout à fait revenu. Bien qu’étant le plus court des trois, ce chapitre est pourtant, selon moi, le plus réussi car le plus littéraire.

 

Le second chapitre retrace le parcours de Jan Karski, depuis son engagement dans la Résistance polonaise jusqu’à son entrevue avec Roosevelt. Yannick Haenel nous l’annonce en guise de préambule, il s’est appuyé sur l’autobiographie de Jan Karski, Story of a Secret State, publiée en 1944 aux États-Unis. À chaque page, l’auteur cite le récit de Karski, à tel point que l’on peut parler de « paraphrase ». « Ce récit du récit » de Jan Karski n’a pas vraiment d’intérêt, sinon documentaire. Il permet de mieux comprendre le parcours incroyable de cet homme tendu vers un seul objectif, porter son message aux Alliés.

 

Dans le troisième chapitre, Yannick Haenel emprunte cette fois-ci la première personne du singulier pour « entrer dans la peau » de Jan Karski. Il raconte la vie de Karski dans l’Amérique d’après guerre. Hanté par l’échec de sa mission, Karski se mure dans le silence durant plusieurs années jusqu’à son retour à la vie. Sa résurrection coïncide avec la rencontre de son épouse et son engagement dans l’enseignement.

 

La polémique

À sa sortie, ce roman a fait l’objet d’une vive polémique opposant Yannick Haenel à l’historienne Annette Wieviorka et au cinéaste Claude Lanzmann. Lanzmann attaquant Haenel dans Marianne (l’article n’est plus disponible à la lecture sur le site du journal) et parlant en particulier du troisième chapitre comme d’une « falsification de l’histoire ».

Dans sa réponse, Yannick Haenel rappelle, à juste titre, le rôle important de la fiction dans la transmission de l’Histoire. Même si j’adhère totalement à cette conception de la littérature, ce roman me laisse un profond sentiment de malaise, en particulier dans l’utilisation usurpée qui est faite du nom de Jan Karski.

En lieu et place du récit hagiographique souhaité, Yannick Haenel a fait exactement ce qu’il reproche à Lanzmann dans Shoah, il a fait de Jan Karski sa « créature ». Sans doute trop imprégné par ses sources documentaires et par son empathie pour Karski, Yannick Haenel n’est pas parvenu à trouver la juste distance avec son personnage. Ce qui est bien regrettable au regard de la figure complexe de Jan Karski : naturalisé américain, Karski ne retournera plus en Pologne après la guerre, il conservera son pseudonyme de résistant, épousera Paula, une jeune femme polonaise d’origine juive, il enseignera l’Histoire à l’Université et sera fait Juste.

La vision parcellaire de l’Histoire que nous présente Yannick Haenel dans ce roman nous conduit tout droit au roman à thèse, celle d’une Amérique alliée sourde à la tragédie en train de se jouer de l’autre côté de l’Atlantique.

  

Jan Karski de Yannick Haenel, prix Interallié 2009, 194 pages, Folio, décembre 2010.

Publié dans Un peu de lecture

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