« Longue sécheresse », un roman rural par Cynan Jones

Publié le par Eve

« Beaucoup de touristes viennent ici tous les ans. Pour la plupart, ce sont des citadins qui ne comprennent pas la campagne — c’est comme un parc, pour eux. Ils voient un chat et se disent que çà doit être un chat errant, parce qu’il n’est pas juste à côté d’une maison. »

 

longue secheresse

L’histoire

Le parti pris de l’auteur est assez ambitieux puisqu’il a concentré l’intrigue de son roman à la fois dans le temps et dans l’espace. Dans le temps car l’histoire se déroule sur vingt-quatre heures et dans l’espace car l’unique décor de ce roman est une ferme du pays de Galles. Il s’agit de la ferme de Gareth et Kate, un couple « en crise » dont les deux enfants se tiennent à bonne distance. L’aîné, Dylan, partage ses journées entre corvées familiales et sorties entre copains tandis que la cadette, Emmy, part se réfugier au royaume imaginaire des fées. Un matin, à l’aurore, Gareth constate la disparition d’une de ses vaches. Une disparition d’autant plus inquiétante que la vache est sur le point de vêler. C’est sous la chaleur bientôt accablante d’une interminable journée que Gareth part sur ses terres à la recherche de la rouanne. Parviendra-t-il à la retrouver avant qu’il ne soit trop tard ?

 

 

 

Mon avis

Si c’est l’aspect bucolique de la vie à la ferme que vous goûtez le plus, vous risquez fort d’être étonné car ce court roman serait plutôt à classer dans la catégorie « drame rural ».

Bien que l’histoire soit resserrée dans le temps, on a parfois du mal à suivre le fil des évènements tant la narration est entrecoupée par de nombreuses digressions. Les  introspections de Gareth et Kate, d’une part, et l’évocation de souvenirs d’enfance de Gareth, d’autre part, sont autant de clés indispensables pour permettre au lecteur de comprendre à la fois la situation de crise au sein du couple et l’attachement profond qui lie Gareth à sa terre.

Un des points forts de ce roman est l’authenticité avec laquelle Cynan Jones, exploitant agricole à ses heures, parvient à restituer l’atmosphère de la vie à la ferme. Si je parle d’« authenticité » c’est qu’à la lecture de certains passages, j’ai parfois eu l’impression de voir défiler devant mes yeux des images de la ferme de mon enfance. L’écriture de Cynan Jones possède une force évocatrice indéniable et c’est avec beaucoup de réalisme et d’humour aussi, il faut bien le dire, qu’il décrit le comportement des animaux de la ferme, détails que seule une observation fine et répétée ont permis de capter.

Quelques bémols toutefois, j’ai trouvé peu vraisemblable la succession d’événements tragiques, en germe ou en cours, de ce récit. À mon sens, l’histoire est déjà suffisamment plombée par la tension au sein du couple, la solitude du héros sur fond de canicule et la disparition inquiétante de la vache. J’ai donc été plus charmée par l’écriture et le style de Cynan Jones que par l’histoire en elle-même. C’est par « petites touches impressionnistes » que Cynan procède pour décrire la campagne galloise et, à cet égard, la poésie de certains passages donnerait presque envie de prendre le premier avion pour aller constater par soi-même !

 

Extraits

Page 33, « Les gens sont séduits par les canards, par leur calme placidité de surface. Ils tombent sous le charme de l’imbécillité apparente de leurs sourires et de la douce folie de leurs coin-coin. Or ce sont des créatures dangereuses qui complotent, tels des toxicos socialement intégrés. »

 

Page 58, « Cela fait longtemps que les enfants tourmentent le chat de leurs actes de terrorisme doux. Pour se défendre, il avait adopté une forme de cynisme placide, un peu bourgeois ; de plus, comme il ne décolérait pas de s’être fait couper les bonbons, il arpentait la ferme à pas lents, pour braver son émasculation, tel un tigre : c’est une arme formidable, dans la nature, de donner l’impression qu’on peut déposer un poids considérable tout en douceur. »

 

Page 60, « La vue est magnifique ­— le champ en pente douce et la mer qui s’offre au regard, bleue et soyeuse, au-dessus d’une épaisse rangée d’ajoncs, telle une explosion de jaune. Par ce temps, par cette chaleur, les ajoncs ont parfois une odeur de miel et de noix de coco, et on entend les cosses éclater au soleil en claquant. »

 

Page 90, « Emmy ira jouer dans les bois avec Zèbre et elle trouvera un ravissant champignon blanc, sorti après la pluie. Il lui fera penser à la colombe qui était venue. Entourée des fées, elle assiéra Zèbre et déjeunera sur la table d’un arbre tombé. »

 

Page 98, « Le souvenir lui revient en force, avec ce goût très fort ; il remonte très distinctement du fond de lui-même. C’est comme les sentiments, çà. Les souvenirs et la vraie tendresse sont sous la surface, comme des réservoirs immobiles attendant qu’on y puise. »

 

Merci à Blog-O-Book et aux Éditions Joëlle Losfeld grâce auxquels j’ai pu découvrir ce jeune auteur « full of promises ».

 

Longue sécheresse de Cynan Jones, traduit de l’anglais (pays de Galles) par Mona de Pracontal, Éditions Joëlle Losfeld, octobre 2010, 136 pages, 15,90 €

 

Publié dans Un peu de lecture

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