« Mexico, quartier sud », receuil de nouvelles par Guillermo Arriaga

Publié le par Eve

arriagaLes quartiers populaires d’une mégalopole, Mexico, servent de toile de fond à 14 nouvelles écrites entre 1983 et 1995 par Guillermo Arriaga. J’avais un a priori positif sur cet auteur que je connaissais comme Le scénariste fétiche des films d’Alejandro Gonzáles Iñárritu, je pense notamment aux excellents 21 grammes (2003) et Babel (2006). Je n’ai pas été déçu par « Arriaga l’écrivain », il possède une écriture efficace, concise, parfaitement adaptée au format de la nouvelle. Dans ce receuil, on retrouve l’univers noir de ses scénarii. Chaque nouvelle est placée sous le signe de la violence des habitants des quartiers sud de Mexico, une violence qui s’exerce sous toutes ses formes possibles : psychologique, verbale ou physique. Arriaga aborde des sujets graves dont les auteurs contemporains s’emparent rarement comme le handicap, évoqué au travers de deux nouvelles, « Lilly » et « Dans l’obscurité ». « Lilly », la première nouvelle du receuil, raconte l’histoire d’une fillette handicapée mentale victime de sévices et d’abus sexuels perpétrés par ses jeunes cousins. « Dans l’obscurité » évoque du point de vue du héros, atteint de cécité, le désamour de son épouse, Magda.

Au-delà du choix des sujets abordés, pour le moins audacieux, on sent chez Arriaga une totale liberté de ton dans l’écriture et une absence d’autocensure, à aucun moment, il ne ménage le lecteur. Dans « 195 », l’auteur s’empare d’un sujet tabou, la terreur qu’inspire à un homme l’idée de la paternité, une terreur qui va le pousser aux pires extrémités. On peut penser que l’auteur s’est inspiré de faits réels, d’histoires vécues car Arriaga a grandi à Unidad Modelo, un des quartiers les plus violents de Mexico. Deux nouvelles, « Invaincu » et « Une question d’honneur », mettent en lumière la cruauté dont sont capables les gamins des quartiers populaires et ce, dès leur plus jeune âge. Arriaga a lui-même connu la violence de la rue, de son enfance « à la dure » il a gardé des séquelles, notamment la perte de son odorat à l’âge de 13 ans, consécutive à une bagarre de rue.

J’ai trouvé la construction de chaque nouvelle assez originale et virtuose, dans « La Nouvelle-Orléans » on revisite le passé du héros, un ancien marin devenu alcoolique. Grâce à des allers-retours entre passé et présent, on démêle les fils de son histoire et l’on découvre les raisons de son désespoir. Le procédé narratif utilisé par Arriga est assez complexe, aux dialogues des personnages, il superpose leurs voix intérieures. Ainsi, dans « La nuit bleue » on retrouve le cynique docteur Del Río, personnage récurrent de ce receuil. Dans cette nouvelle, des policiers véreux l’accusent d’avoir effectué un avortement clandestin ayant provoqué la mort d’une jeune femme. Aux démentis catégoriques de Del Río, l’auteur a juxtaposé en italique ses pensées coupables. Dans chacune des nouvelles et au terme d’un suspense haletant, l’auteur nous dévoile le secret d’un des personnages, son écriture acérée maintient le lecteur dans une tension permanente. Chaque nouvelle donne lieu à un épilogue aussi abrupt que surprenant. La quatrième de couverture dit vrai, « Le lecteur ne sortira pas indemne de cette lutte ».

Avec ce receuil, j’ai découvert un auteur de talent et je suis impatiente de me plonger dans le reste de son œuvre.

 

Extraits

 

Page 40 : « Elle ne me pardonne pas ma cécité, ces vingt-cinq années vides de lumière. Il a suffi d’un accident pour que l’homme aimé, désiré, le peintre qu’elle admirait, devienne le vil objet de sa culpabilité et de son ressentiment. »

 

Page 47 : « Elle sait qu’il ne lui reste pas plus de six mois à vivre et je l’ai entendue sangloter. Elle pleure un avenir qui n’est jamais arrivé, parce que, au lieu de vivre avec l’homme aimé (moi), elle a vécu avec l’homme détesté (moi). »

 

Page 70 : « Il mesurait plus de deux mètres. Il était vieux, il avait un visage grêlé et des aigles tatoués sur les avant-bras. Cela faisait trois mois qu’il était arrivé dans l’avenue Retorno. Personne ne savait qui il était ni ce qu’il faisait. La nuit, il se soûlait, criait et brisait les vitres des fenêtres. Les rares fois où il sortait dans la rue les enfants effrayés couraient se cacher. Il marchait d’un pas lent et assuré. Il ne saluait personne. Il parlait tout seul. »

 

Page 169 : « La chaîne l’asphyxie, l’étouffe, l’empêche de dormir, de manger. Il sait que ce n’est pas elle l’adversaire, mais lui, le petit être en gestation qui depuis les entrailles maternelles prépare l’attaque qui l’obligera à se soumettre. Serafina a installé la chaîne, c’est le fils qui la tendra. Il doit la briser, conjurer la menace, les vaincre tous les deux, avant d’être vaincu par eux, tout comme sa mère et lui anéantirent son père. »

 

Mexico, quartier sud de Guillermo Arriaga, traduit de l’espagnol (Mexique) par Elena Zayas, Editions Phébus, 185 pages, mars 2009, 16 €

 

Lecture en partenariat avec Blog-O-Book et les Éditions Phébus dans le cadre du Festival America de Vincennes. 

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