« Rhum express », un roman de Hunter S. Thompson

Publié le par Eve

« Nous étions entourés, cernés de gens que j’avais passé dix ans à éviter par tous les moyens, femmes informes en maillots de bain molletonnés, hommes au regard mort, aux jambes blafardes et au rire fat, tous américains, tous affreusement semblables. Une engeance qu’il faudrait empêcher de quitter son trou, me suis-je dit. »

 

rhum expressL’histoire

En 1958, Paul Kemp, un jeune reporter américain qui a déjà pas mal roulé sa bosse atterrit sur l’île de Porto Rico où l’attend un job de journaliste au San Juan Daily News. Loin de l’eldorado espéré, il découvre une île au bord de l’implosion, peuplée de nationalistes excités, d’affairistes et de policiers véreux, une faune bigarrée à l’image de la rédaction du Daily News. Kemp ne tarde pas à lier d’amitié avec ses collègues soiffards et, en particulier, avec Sala, photographe désabusé qui l’héberge un temps dans le taudis qui lui tient lieu d’appartement. Kemp partage aussi les cuites de Yeamon, l’idéaliste et le rebelle de la rédaction. Ce dernier vit une histoire d’amour passionnée avec Chenault, une jeune new-yorkaise aussi séduisante que paumée. Kemp se laisse entraîner dans un tourbillon ininterrompu de fêtes, cuites et réveils vaseux sur les plages de San Juan. C’est sous le regard désapprobateur de ses collègues qu’il se met à fréquenter Sanderson, un homme d’influence pour lequel il ressent une fascination trouble. Tiraillé entre l’envie de se la couler douce et le besoin d’assouvir ses ambitions journalistiques, Kemp supporte de moins en moins les desiderata de Lotterman, le rédacteur en chef aigri du Daily News qui voit peu à peu son journal sombrer.

 

Mon avis : à boire, à lire sans modération !

Après environ 538 occurrences du mot « rhum » et avec, en moyenne, une bouteille de rhum éclusée par page, je partagerais presque la gueule de bois permanente des personnages de ce roman. À cet égard, le titre original, « The rum diary », est bien plus évocateur. Les personnages sont en effet sous l’influence constante de l’alcool et leur préoccupation première en se levant est la suivante : va-t-on réussir à trouver des glaçons ?

Cet éthylisme généralisé est générateur de bien des rebondissements du récit, embrouilles, bagarres, accidents tragiques ou arrestations. Si d’ordinaire l’estampille « livre culte » a tendance à me refroidir, (c’est mon « syndrome Au-dessous du volcan », commencé dix fois mais jamais achevé), cela n’a pas été le cas cette fois-ci car j’ai immédiatement adhéré au personnage de Paul Kemp, sorte de loup solitaire à la fois désabusé et terriblement lucide. Lors de son arrivée à San Juan, Paul Kemp tente de se fondre dans le paysage, il observe, analyse et se contente de suivre le mouvement, de se laisser porter par le courant.

Avec The rum diary, Hunter S. Thompson s’inscrit dans la lignée des écrivains de la Beat generation, comment ne pas penser aux Clochards célestes de Jack Kerouac ? J’ai particulièrement apprécié le style incisif et parfois lyrique de Thompson proche de celui d’un autre journaliste et écrivain américain toujours sur la brèche et qui connut la même fin tragique, je veux parler ici d’Ernest Hemingway. Bien que The rum diary soit le premier roman de Thompson, un récit autobiographique basé sur ses souvenirs de Porto Rico où il fût lui-même reporter, le manuscrit est alors refusé par les éditeurs américains et ne sera publié qu’en 1988, soit près de trente ans après. Il faut dire que Thompson dresse un tableau peu reluisant de l’Amérique des années cinquante. Il décrit dans son roman un Porto Rico gangrené par une Amérique impérialiste, celle des expatriés affairistes et cyniques qui profitent d’une désorganisation de l’état Portoricain et d’une situation fiscale plus qu’avantageuse pour s’en mettre plein les poches.

 

Le réalisateur Bruce Robinson a d’ors et déjà tourné l’adaptation du roman de Hunter S. Thompson et c’est Johnny Deep himself qui s’est glissé pour la seconde fois dans la peau du journaliste et romancier, après rappelons-le, le cultissime et halluciné Las Vegas Parano de Terry Gilliam. The rum diary devrait sortir en salles en 2011, vivement !

 

rum diary

 

Extraits

Page 15-16 : « Toutes sortes de types venaient travailler au San Juan Daily News […] Tout l’éventail était là, véritables plumes et hommes d’honneur, dégénérés et ratés professionnels à peine capables de rédiger une carte postale, vauriens fuyant leur passé, soûlards dangereux, et aussi un Cubain kleptomane qui portait un revolver sous le bras, un Mexicain maniaque et pédophile, des maquereaux, des pédérastes, des déchets humains en tous genre dont le plupart ne restaient au journal que pour se payer quelques verres et s’acheter le billet d’avion du retour. »

 

Page 53 : « En allant aux archives, je me suis demandé combien de temps j’allais durer à San Juan. Combien de temps avant que je sois étiqueté comme « fouine », ou « pervers », que je me refile des baffes ou que je me retrouve saucissonné par des nationalistes surexcités. »

 

Page 96 : « Le « bonheur », ou l’ « amour », font partie des termes que je n’ai jamais vraiment compris. Quand on gagne sa vie avec les mots, on finit par s’en méfier. »

 

Page 105 : « Ils ont entendu l’appel, ce fichu appel qui vous rend fou de désir de tailler la route et d’aller voir ailleurs. Parce que sur cette planète tout le monde ne vit pas dans des cahutes en tôle sans toilettes, avec pas un rond en poche et du riz aux haricots à tous les repas. »

 

Page 178-179 : « On fréquente tous les mêmes bars minables, on répète exactement les mêmes trucs minables que d’autres ont faits depuis cinquante ans et on continue à attendre qu’il se passe quelque chose. »

 

Page 309 : « Je me souviens de la blancheur aveuglante de ma chemise, du bruit de la cravate en soie claquant dans le vent près de mon oreille, de l’accélérateur pressé sous mon pied et du brusque coup de volant pour doubler un camion et attraper le feu vert à la dernière seconde. »

 

Lecture effectuée dans le cadre de l’opération Masse Critique n° 9 organisée par Babelio et en partenariat avec les Éditions Gallimard.

 

Rhum Express de Hunter S. Thompson, traduit de l’américain par Bernard Cohen, Éditions Gallimard, collection Folio, 330 pages, août 2010.

 

Le film sort en salles le 30 novembre 2011, en attendant voici la bande annonce  !

 

 

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