« Stefan Zweig, l’ami blessé », une biographie de Dominique Bona

Publié le par Eve

« Ce n’est qu’en restant fidèles à nous-même en cette heure sombre et fidèles en même temps les uns aux autres que nous aurons fait notre devoir avec honneur. » (Citation tirée de son ultime conférence donnée le 15 mai 1941 à New York) 

 

stefan zweigCet ouvrage, présenté en tête de gondole des librairies cet été, m’a interpellé. De Stefan Zweig, je n’avais lu que quelques œuvres et je n’avais de lui qu’une image assez réductrice, celle du dandy et de l’intellectuel raffiné qui connut une fin tragique à l’autre bout du monde. Désireuse d’en savoir plus, la réédition de cette biographie publiée pour la première fois chez Plon en 1996, tombait à point nommé. Dominique Bona, biographe chevronnée, évoque le défi qu’elle a bien voulu relever : « Zweig était lui-même biographe. C’était pour moi une dette d’écrire à mon tour sa biographie : tenter de rendre vivant cet homme de passion à travers une biographie passionnée. »

Avec cette biographie, Dominique Bona tente de « percer le mystère Zweig », je ne pense pas qu’elle y soit tout à fait parvenue et je m’en félicite car même si on en apprend beaucoup sur la vie de l’écrivain, le personnage de Stefan Zweig conserve son aura de mystère. Ce livre m’a donné envie de me replonger dans ses livres et en particulier dans ses biographies. J’y ai découvert un être exceptionnel dont la vie et l’œuvre demeurent exemplaires sur bien des points, un homme à la fois fidèle à lui-même et aux autres.

Un bémol, l’éditeur n’a pas jugé nécessaire de publier une bibliographie indicative de l’ouvrage, omission bien regrettable !

 

Une jeunesse dorée

La lecture des trois premiers chapitres, consacrés à la jeunesse dorée de Stefan Zweig dans le Vienne de la fin du 19e siècle, m’a semblé laborieuse. Les époux Zweig sont des juifs non pratiquants de la bourgeoisie industrielle viennoise, ils sont très soucieux de donner une bonne éducation à leurs deux fils. D’une manière générale, on en apprend pas beaucoup plus sur les relations de Stefan Zweig avec ses parents ou son frère aîné Alfred. L’auteur entre dans le vif du sujet à partir du moment où elle évoque la vocation d’écrivain de Zweig, « Écrire est cependant essentiel : pour Zweig, c’est une libération, son oxygène. » Comme beaucoup de Viennois de son milieu, il mène une existence centrée sur les nombreux plaisirs qu’offre la capitale autrichienne, les cafés, l’opéra et le théâtre. Derrière cette relative insouciance, il perçoit un monde figé sur lui-même et en voie de disparition. Son premier receuil de poèmes intitulé « Les cordes d’argent » et édité en 1901 connaît un succès immédiat. Face à cette gloire naissante, le jeune homme de vingt ans a une réaction plutôt inattendue, il quitte Vienne.

 

Stefan Zweig, ambassadeur de paix pour l’Europe

Ce premier départ marque le début d’une vie faite d’itinérances, Stefan Zweig ne cessera jamais de sillonner l’Europe d’est en ouest et du nord au sud. « Partir pour mieux se fuir ? » souligne à juste titre Dominique Bona. Que n’aurait-on pas appris si, un jour, il avait décidé de s’allonger sur le divan de Freud ? Autre illustre Viennois à qui il ne manquait jamais d’envoyer ses ouvrages… Polyglotte, européen convaincu, il est le meilleur et le plus acharné ambassadeur de paix entre les peuples. Tout au long de sa vie, il donnera des conférences à travers le monde, conférences qui attirent un large public. Après la Guerre de 1914 « La réconciliation, il en est convaincu, se fera sur les bases de la culture. » Même aux pires heures de l’Histoire, Stefan Zweig refusera toujours d’être étiqueté politiquement, il se définit comme un homme libre, « homo pro se » selon la formule érasmienne qu’il affectionne. Sa personnalité brillante et discrète séduit un grand nombre d’intellectuels et d’artistes, Dominique Bona emploie le terme de « catalyseur » à son sujet. Dans la constellation Zweig, on peut citer Rilke, Joyce, Hermann Hesse, Richard Strauss ou encore Joseph Roth. Il est d’une incroyable générosité envers les écrivains qu’il admire et dépense une énergie considérable à les faire connaître des publics germanophones. Trois noms reviennent constamment, ceux de ses chers amis Jules Romains, Romain Rolland et Emile Verhaeren.

 

Salzbourg, le refuge de l’écrivain

L’intranquille Stefan Zweig a au moins deux points fixes dans son existence nomade : sa première épouse Friderike et sa maison située dans la patrie de Mozart, Salzbourg. De sa vie amoureuse, on ne sait pas grand-chose, il aura tout au long de sa vie un grand nombre d’aventures ou « épisodes » comme il aime à les qualifier dans son journal. Deux femmes partageront officiellement sa vie, Friderike elle-même écrivain et déjà mère de deux fillettes puis Lotte, de trente ans sa cadette et avec qui il se suicidera. Sa maison de Salzbourg est un « refuge d’écrivain » grâce auquel Zweig peut échapper au moins ponctuellement aux nombreuses sollicitations liées à sa notoriété grandissante. Friderike met sa carrière d’écrivain entre parenthèses afin d’assurer à la fois l’intendance de la maison et le secrétariat de son époux tandis que celui-ci parcourt le monde. Au sujet du nomadisme de Zweig, l’auteur parle « d’ambivalence » au sens psychanalytique du terme, ainsi, toute sa vie, il oscille entre aspiration à la tranquillité de sa vie de Salzbourg et besoin irrépressible de changement, de voyages, de rencontres.

 

« L’ami blessé »

J’ai bien aimé la façon dont Dominique Bona a traité des deux Guerres mondiales qui servent de toile de fond à cette biographie. Elle démontre avec efficacité la manière dont les deux conflits vont impacter sur l’existence de Zweig comme sur celle de nombreux intellectuels de l’époque, et bien sûr, sur celle des intellectuels juifs. D’abord chassés des catalogues des éditeurs de langue allemande, ils subissent des autodafés, voient leurs biens confisqués, sont contraints à l’exil et au dénuement dans le meilleur des cas sinon condamnés à la déportation et la mort. Zweig, tel « Cassandre » nous dit l’auteur, sent l’imminence de la tragédie et quitte volontairement l’Autriche dès 1934. Dans cet exil, il laisse tout derrière lui, ses biens, sa famille et ses amis sur lesquels ses mises en gardes répétées contre la nazification de l’Allemagne n’ont eu aucun effet. L’anschluss (annexion de l’Autriche par l’Allemagne) sonne le glas de l’Autriche. Ultime blessure, Zweig est déchu de sa nationalité et devient apatride. En compagnie de Lotte, sa seconde épouse, il met tous ses moyens (argent, relations) au service de tous ceux, amis ou inconnus, qui se retrouvent contraints de fuir. Son statut d’auteur international et sa confortable situation financière ne lui épargnent ni les tracasseries administratives des pays dans lesquels il tente de s’établir (Angleterre, États-Unis) ni la méfiance tenace de leurs habitants vis-à-vis de cet homme au fort accent germanique. Ses dernières lueurs d’espoir s’éteignent sur la terre du Brésil le 22 février 1942.

 

Extraits

 

Page 188, « Avec sa vue merveilleuse sur la ville et les eaux de la Salzach, avec son silence et son charme ancien, la maison de Stefan Zweig à Salzbourg, comme la villa d’Axel Munthe à Capri, bâtie sur un promontoire, à l’écart de la foule, assez vaste pour constituer un monde, sans luxe et sans confort mais avec son imposante bibliothèque, n’est pas un nid d’amour ou une demeure bourgeoise, mais un refuge d’écrivain. »

 

Page 236, « Jamais assemblée n’a été aussi brillante, aussi éclectique, aussi harmonieuse que grâce au pouvoir rassembleur de Zweig, à sa recherche continuelle d’échanges fraternels. »

 

Page 290-291, « Pour Stefan Zweig qui nourrit une admiration égale pour tous les poètes allemands, il ne se définirait sans doute pas, ainsi que le fait son ami Arthur Schnitzler, comme « un Juif européen de culture allemande ». Il n’aime toujours pas rappeler qu’il est juif. Sans renier ses racines, il continue d’éviter de les évoquer. Ni par lâcheté, ni par honte, il semble que ce soit par une sorte de répugnance aux étiquettes, qu’elles soient de race, de classe, de religion, ou de patrie. »

 

Page 355, « Le jour où j’ai perdu mon passeport, écrira Zweig, j’ai découvert qu’en perdant son pays, on perd plus qu’un coin de terre entouré de frontières. »

 

Page 404, « Si un écrivain peut abandonner son pays, il ne peut pas se détacher de la langue dans laquelle il crée et il pense. C’est dans cette langue que durant toute notre vie, nous nous sommes battus contre l’autoglorification du nationalisme et c’est la seule arme qui nous reste pour continuer à nous battre contre l’esprit criminel et malfaisant qui détruit notre monde et traîne la dignité de l’homme dans la boue. »

 

Stefan Zweig, L’ami blessé de Dominique Bona, Editions Grasset, 464 pages, mai 2010, 20,90€

 

challenge autobioLecture en lien avec le « Challenge (Auto)biographies » organisé par Bleue et Violette et en cours jusqu’au 31 décembre 2010. 

 

 

Publié dans Un peu de lecture

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Eve-Yeshe 15/02/2014 17:05

j'aime beaucoup ce commentaire et comme je suis une admiratrice de Zweig sa vie et son œuvre je vais sûrement lire ce livre.
j'ai bien aimé la BD et le livre de Seksik "les derniers jours de Stefan Zweig"....a bientôt.