« Une odyssée américaine » par Jim Harrison

Publié le par Eve

« C’était l’aube et mon cœur a bondi quand j’ai traversé le Mississippi pour passer du Wisconsin au Minnesota. L’État de l’Évangile, son oiseau est le huard commun, sa fleur, l’orchidée rose et blanche, sa devise, “L’Étoile du Nord” en français. »

 

odysseeAprès ma mésaventure avec le hérisson, il s’en est fallu de peu pour que « La mer à boire » soit rebaptisée « L’amer à boire » ! En quête de nouveaux horizons, j’ai pris le large pour rejoindre le continent américain (littérairement parlant…), contrée où je devrais demeurer quelques semaines. Après Mark Twain et les rives du Mississippi, je me suis embarquée pour un road trip en compagnie de « l’ami » Jim Harrison.

 

L’histoire 

Cliff, sexagénaire en manque de veine, écope d’une double peine quand sa femme, Vivian, le plaque pour Fred, un « vieux beau » des années lycée. Très vite, Vivian décide de tourner la page, de divorcer et de vendre sa ferme à des citadins. Cliff perd alors tous ses repères, une terre à laquelle il a consacré de longues années de labeur. Le sort semble s’acharner sur Cliff quand, au moment de la vente, sa fidèle chienne, Lola, vient à mourir. Déprimé par cette retraite anticipée, il décide alors de réaliser un rêve de gosse. Puisque rien ni personne ne le retient plus dans le Michigan, pourquoi ne pas prendre la route et sillonner les quarante-huit États au volant de son vieux break ? Cliff est déjà loin lorsque son ex-femme et son fils, Robert, ont vent du projet. Leurs coups de fil incessants ne parviendront pas à le faire renoncer à son voyage. Même échec pour la « volcanique » Marybelle, une vieille connaissance qui l’accompagne un temps dans son périple à travers les États-Unis.

 

Mon avis

Cliff est un personnage profondément humain et attachant, un « bon vivant », à bien des égards, il m’a fait penser à Chinaski, le héros récurrent des romans de Bukowski.

Que dire de ses ambitions littéraires, pour le moins fantaisistes ? En effet, le héros de ce roman nourrit l’ambitieux projet de renommer à la fois les oiseaux et les cinquante États d’Amérique.

L’identification du lecteur au héros sexagénaire fonctionne parfaitement et même si ce roman parle du désir et des rêves après soixante ans, Jim Harrison s’adresse en fait à chacun d’entre nous, lorsque survient ce que l’on appelle communément un « accident de la vie », deuil, rupture, chômage, maladie ou dépression, et que nous nous retrouvons à un carrefour de notre existence.

Pour Cliff, son divorce est paradoxalement la chance de sa vie quand il réalise l’opportunité qui s’offre à lui, celle de réaliser les choses, petites ou grandes, qui lui tiennent vraiment à cœur.

À mesure qu’il traverse chaque État, son périple se mue en une introspection et en un voyage dans le passé. Il se remémore son enfance aux côtés d’un frère handicapé, tragiquement disparu, il se souvient de sa rencontre avec Vivian, du temps où elle n’était pas encore cette femme dévorée par l’ambition professionnelle et obsédée par ses problèmes de surpoids. Il se rappelle aussi les raisons qui lui ont fait renoncer à l’enseignement pour se reconvertir dans l’agriculture. Enfin, il prend conscience de sa part de responsabilité dans l’échec de son mariage et réalise la grande solitude où l’a menée sa vie d’agriculteur, une vie entièrement dédiée à la bonne marche de son exploitation.

 

Cette « odyssée américaine » ne serait pas ce qu’elle est sans les évocations, en filigrane, des deux grandes passions de l’auteur de « Légendes d’automne », je veux parler ici de son amour de la nature et de la littérature. À chaque page de ce roman, Jim Harrison nous fait l’amitié de partager avec nous, ses lecteurs, son goût infini pour de grands poètes et auteurs américains comme Thoreau et Emerson.

C’est avec regret que j’ai laissé Cliff à la dernière page, un Cliff sans doute plus serein et épanoui qu’au début du roman, moi j’aurais bien fait encore un bout de route en sa compagnie !

 

Extraits

Page 14 « Déjà gamin, Bob avait cette habitude agaçante de souligner un mot sur cinq environ, que ce mot le mérite ou pas. « Regarde la vérité en face, papa, tu n’as jamais été synchro avec maman. Quand elle s’inquiétait d’avoir un gros cul, tu lui répondais qu’il n’y a rien de mal à avoir un gros cul. Alors que tu aurais dû lui dire : “Vivian, ton cul n’est pas si gros que çà.” »

 

Page 103 : « Ma vie avait déjà connu un bouleversement radical, quand, vers trente-cinq ans, j’avais renoncé à l’enseignement. […] Écœuré par les livres et par l’enseignement, j’avais simplement voulu vivre la vie « naturelle » du paysan, laissant s’éteindre en moi la vie de l’esprit. »

 

Page 149 : « Le barman n’était pas occupé et nous avons parlé de Jack London. […] Je lui ai rétorqué que j’avais un jour allumé un feu de camp sous un pin couvert de neige et que, comme il fallait s’y attendre, la neige avait dégringolé de l’arbre et éteint mon feu. C’était une expérience littéraire. Mon anecdote a ravi le barman, qui a dit que la littérature était parfois une expérience dangereuse. »

 

Page 201 « Elle aimait aussi écrire que mon père décédé aurait voulu que je réussisse, alors que lui n’avait jamais parlé de ce genre de chose, sinon pour dire que les gens qui réussissaient n’avaient pas une minute à consacrer aux activités essentielles de la vie, telle que la chasse, la pêche, la gnôle et les balades dans les bois. »

 

Une odyssée américaine de Jim Harrison, traduction de Brice Matthieussent, Éditions J’ai Lu, 284 p., août 2010, 6,70 €

The English Major, 2008, pour l’édition américaine.

Publié dans Un peu de lecture

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Steph 27/01/2011 20:30


Bonjour,
Je suis arrivé sur votre blog par Budo No Nayami de mon ami Léo et je...viens de terminer ce livre qui m'a énormément plu. La fin est un peu abrupte mais pt-être dans le but de nous laisser dans
nos songes.
Dans le même style, "Rocket City" de Cathryn Alpert.
Bien à vous
Stéphane


Eve 27/01/2011 23:20


Bonsoir, Je suis une lectrice régulière de ce blog, j'aime bien l'esprit qui y règne ! C'est vrai que la "fin" nous laisse un peu sur notre "faim"... J'ai bien envie d'en lire un autre dans la
foulée. Je ne connais pas l'auteur que vous me conseillez donc je prends note. Et merci pour la lecture ^^!


karina 23/01/2011 14:55


C'est marrant, je suis en train de le lire aussi. C'est toujours trés agréable de lire Harrison, de retrouver son univers mais je ne suis toujours pas remise de Dalva et de La Route du retour avec
lesquels il a mis la barre très haut à mon sens... Cela dit je suis d'accord, le personnage est très réussi et attachant.


Eve 23/01/2011 17:55


Je ne crois pas avoir jamais lu Harrison, ou alors il y a longtemps, donc je n'ai pas de point de comparaison mais j'ai lu chez les bloggers que le "filon s'épuise". Donc je rajoute les 2 livres
que tu cites à ma PAL. Sinon, les grands esprits se rencontrent ^_^ !