« La photographie c’est le regard. On l’a ou on ne l’a pas. », Willy Ronis

 

livre ronisAprès Henri Cartier-Bresson, j’ai choisi de vous parler de Willy Ronis, un autre « géant » de la photographie du XXe siècle et un des plus fameux représentants de son courant « humaniste ». Willy Ronis aurait eu 100 ans en 2010 mais il est malheureusement décédé un an plus tôt, la rétrospective de son œuvre organisée à la Monnaie de Paris et intitulée « Willy Ronis, une poétique de l'engagement » s’est donc déroulée sans sa présence…

Willy Ronis naît à Paris en 1910, ses parents sont des immigrés juifs ashkénazes ayant fui les pogroms du début du siècle. Sa mère, pianiste, est d’origine lituanienne et son père est ukrainien, un père déjà dans la partie puisqu’il sera d’abord employé de studio photo avant de s’installer à son propre compte au domicile familial. L’adolescent n’a pas vraiment la vocation de photographe, il voudrait devenir compositeur mais ce sont les circonstances qui vont le pousser à s’intéresser à la photo. Quand son père tombe gravement malade en 1932, il demande un coup de main à son fils et c’est de cette façon que le jeune Willy attrapera le virus. Contrairement à son père, il préfère la photo de rue à la photo de studio qu’il juge alors trop rébarbative. Son père décède en 1936, le studio est vendu et la famille déménage. Les premières photographies qu’il arrive à vendre à des journaux comme photographe indépendant sont celles des manifestations ouvrières du Front Populaire. Il côtoie les photographes de son temps parmi lesquels Capa, Kertész, Brassaï ou encore Cartier-Bresson, des photographes déjà célèbres ou en voie de le devenir. Réfugié dans le sud de la France pendant la guerre, il revient s’établir dans la capitale à la Libération avec femme et enfant. Il entre à l’agence Rapho en 1946 en plein age d’or du photojournalisme et ses photos seront publiées dans de prestigieux magazines comme Life ou Time Magazine. Au début la décennie 70, alors que sa carrière connaît un creux, il part s’installer dans le sud de la France et parallèlement à ses activités de photographe, il se consacre à l’enseignement, une véritable révélation. En 1980, alors qu’il a déjà 70 ans, le public le redécouvre grâce à la publication d’un livre intitulé Sur le fil du hasard, ouvrage pour lequel il reçoit le prestigieux Prix Nadar. En 1983 il décide de léguer son œuvre à l’Etat. Il arrête définitivement la prise de vue en 2001, vaincu par ses limites physiques. Quand la ville de Paris lui consacre une rétrospective en 2005, c’est un juste retour des choses pour celui qui a tant photographié la capitale. L’exposition n’attire pas moins de 500 000 visiteurs, un succès bien mérité pour celui qui sera resté trop longtemps dans l’ombre d’un Doisneau ou d’un Cartier-Bresson.

J’ai choisi de vous présenter quatre photographies noir et blanc de Willy Ronis, choix au combien cornélien ! Ces quatre photos constituent une bonne entrée en matière pour découvrir ou redécouvrir son œuvre.

Si le cœur (ou l’œil) vous en dit, je vous invite à poursuivre le voyage avec l’ouvrage intitulé Derrière l’objectif de Willy Ronis réédité aux Éditions Hoëbeke en 2010.

 

 

nu provençal« Le nu provençal », 1949

Une douce lumière pénètre par la fenêtre mettant en valeur les contours d’un corps féminin. Rien d’obscène ni d’exhibitionniste dans ce nu, en photographie tout est une question de regard. « Le nu provençal » est une photo emblématique de l’œuvre de Willy Ronis pour avoir été largement publiée. Comme Cartier-Bresson, Ronis a le don de savoir raconter ses photos, c’est la raison pour laquelle j’ai choisi de citer cet extrait* dans lequel il raconte la genèse du cliché : « Dans la maison en ruine à Gordes : sortie de sa sieste, Marie-Anne s'ébroue dans la cuvette (on va chercher l'eau à la fontaine). Je crie « Reste comme tu es ! » Mon Rolleiflex est sur une chaise, tout près. Je remonte trois marches et fais quatre prises. C'est la deuxième que je choisis, le tout n'a pas duré plus de dix minutes. C'est ma photo fétiche, parue depuis lors sans discontinuer, ici et partout. Le miracle existe. Je l'ai rencontré. »

Si Willy Ronis parle de « miracle » à propos de cette photo, c’est qu’il est conscient d’avoir capturé la beauté à travers l’objectif de son appareil. Cette photographie est remarquable par sa composition, une composition parfaitement équilibrée dans laquelle chaque objet semble à sa juste place. Au travers de ce nu, on peut contempler  plusieurs siècles d’Histoire de l’Art, « la femme à sa toilette » est, en effet, un motif récurrent dans l’histoire de la peinture. Par le choix de son sujet et par sa lumière, « Le nu provençal » s’inscrit dans le prolongement du mouvement impressionniste, comment ne pas penser à Degas ? Il y a quelque chose d’intemporel et de familier dans cette scène, on ressent une proximité avec le sujet, on se sent faire partie de l’humanité.

 

 

 

venise« Fondamenta nuove », Venise, 1959

Cette photo concentre à elle seule, à mon sens, un idéal de composition photographique : un cadre et une lumière qui laissent l’imagination du spectateur vagabonder. L’angle de vue choisi par le photographe offre au regard un rêve de perspective. Les lignes de force sont formées par la barre verticale du quai qui traverse l’image de part en part, quai perpendiculaire à la ligne d’horizon partiellement obstruée par l’imposant palais vénitien. La perspective provoque un effet de répétition entre les pontons du premier, second et troisième plan, cette mise en écho renforce le sentiment d’irréalité qui se dégage de cette photographie. Au premier plan, l’œil est irrésistiblement attiré par la silhouette gracile de la fillette sur le ponton, silhouette noire qui se découpe en ombre chinoise sur l’eau blanche de la lagune. Quand on s’attarde un peu, on peut voir une multitude de détails qui nous échappent au premier abord comme la barque qui semble en lévitation. Cette photographie contribue à nourrir mon imaginaire sur Venise, une ville que je n’ai pourtant jamais visitée. Lors de la rétrospective de 2005 à l’Hôtel de ville de Paris, je me souviens être restée en arrêt de longues minutes devant cette photographie, émue et subjuguée par sa lumière irradiante, lumière dont l’écran d’ordinateur ne saurait restituer le grain d’un véritable tirage photographique.

 

 

 

 

 

 

 

 

greve-chez-citroen-rose-zehner-1938-willy-ronis« Grève aux usines Javel-Citroën », 1938

Des quatre photos présentées, celle-ci est la seule commande. Ronis est alors dépêché par la revue Regards, une revue de sensibilité communiste créée en 1932 et qui fait la part belle aux reportages photographiques.** Ronis juge le cliché surexposé et l’écarte de sa sélection pour Regards. La photo est  miraculeusement retrouvée en 1980 dans les archives du photographe, plus de 70 ans après elle n’a rien perdu de son impact. Elle illustre parfaitement l’épithète « humaniste » souvent accolé à la photographie de Willy Ronis. Il est important de restituer cette photographie dans son contexte historique, la victoire du Front Populaire a eu lieu deux ans plus tôt en 1936 conjointement au vaste mouvement de luttes syndicales enclenché la même année. Cette femme qui harangue la foule n’est autre que Rose Zehner, une ouvrière de l’usine Javel-Citroën et déléguée syndicale CGT. Sa force de conviction s’exprime au travers de son corps tout entier jusque dans « sa mise à l’index » du patronat, elle en fera les frais… Au creux de sa main, elle tient sans doute le discours qu’elle a préparé avant de monter sur une table pour prendre la parole. La tension est palpable dans l’assemblée, les visages graves des ouvrières convergent vers Rose Zehner, une focalisation qui contribue à lui conférer une dimension d’icône. Sa petite stature contraste fortement avec la grandeur des volumes autour d’elle, l’usine est un environnement surdimensionné, froid et métallique. On sent dans cette photographie tout le « parti pris » de Willy Ronis au sens « d’engagement » pour la cause ouvrière. Cet engagement est, à la fois, une constante et un axe majeur de son travail photographique. Pour l’anecdote, Willy Ronis et Rose Zehner se rencontreront à nouveau en 1982, rencontre immortalisée par un documentaire.

 

la peniche aux enfants 1959« La péniche aux enfants », 1959

Willy Ronis a beaucoup photographié les Parisiens et les rues de la capitale, à cet égard, « Les amoureux de la Bastille » et « Le garçon à la baguette de pain » font quasiment partie de notre inconscient collectif. J’ai choisi de vous donner à voir une vue de Paris moins traditionnelle. Voici ce que Willy Ronis nous dit au sujet de cette photo : « La plus énorme émotion de ma vie, c’était en 1959 quand j’ai fait à l’arraché la photo de la péniche aux enfants (au Pont d’Arcole), sans être sûr que je l’avais réussie car ça défilait sous moi, et c’est une photo que je ne pouvais pas répéter. Si j’avais appuyé un dixième de seconde trop tard, c’était foutu. »*** Ronis délivre ici la parfaite définition de ce que Cartier-Bresson a appelé « l’instant décisif ». Cette photographie ne laissera personne indifférent, les péniches reliées les unes aux autres forment un impressionnant « serpent de mer » et la présence de deux enfants sur le pont de l’une d’entre elles paraît insolite et miraculeuse. Le contraste des volumes est saisissant, les enfants occupés à leurs jeux sont comme perdus au milieu du pont. Chacun se fera sa propre interprétation de cette photo, personnellement j’y vois une allégorie sur la vie comme voyage.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

Notes

* Extrait de Derrière l’objectif de Willy Ronis, Éditions Hoëbeke, 2010.

** Source : http://www.regards.fr/

*** Extrait d’une interview réalisée en 2004 par Edouard Launet pour le journal Libération.

 

Crédits photographiques : © Willy Ronis / Ministère de la culture et de la communication / Agence Rapho

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