« Toxique » de Françoise Sagan, illustrations de Bernard Buffet

Publié le par Eve

« Je m’épie : je suis une bête qui épie une autre bête, au fond de moi. »

 

saganL’histoire

Inutile de paraphraser l’auteur alors que l’amorce de son texte en éclaire parfaitement le sujet :

« En été 57, après un accident de voiture, je fus, durant trois mois, la proie de douleurs suffisamment désagréables pour que l’on me donnât quotidiennement un succédané de la morphine appelé le « 875 » (Palfium). Au bout de trois mois, j’étais suffisamment intoxiquée pour qu’un séjour dans une clinique spécialisée s’imposât. Ce fut un séjour rapide, mais au cours duquel j’écrivis ce journal que j’ai retrouvé l’autre jour. »

 

  Mon avis

Couverture acidulée et très beaux dessins de Bernard Buffet : les éditions Stock ont été bien inspirées de rééditer ce texte de Sagan. Derrière cette réédition, il faut souligner l’implication de son fils unique et ayant droit, Denis Westhoff, qui se bat pour que l’œuvre de sa mère continue à être éditée et lue.

Françoise Sagan écrit Toxique en 1957, alors qu’elle n’a que 22 ans et déjà deux succès éditoriaux à son actif dont Bonjour Tristesse, publié en 1953. Avec Toxique, la jeune Françoise Sagan lève un tabou, celui de la toxicomanie.

Considéré comme subversif, le manuscrit restera dans les tiroirs de son éditeur jusqu’en 1964. L’auteur y raconte sans détour et avec une lucidité déconcertante pour son jeune âge, les affres de l’addiction médicamenteuse.

À la manière d’un journal intime, l’auteur décrit le processus lent et douloureux qui la conduit jour après jour sur le chemin de la désintoxication.

Par son sujet, la toxicomanie, et par son style, à la fois poétique et incisif, ce texte reste d’une grande modernité. Toxique est un texte prodigieusement bien écrit dans lequel l’auteur parvient à éviter deux écueils : la moralisation et l’autoflagellation.

Il ne s’agit ni un déballage intime ni d’un acte de contrition mais bien d’un témoignage littéraire et pudique sur une parenthèse douloureuse dans la vie de l’écrivain. Il serait tentant d’y voir, a posteriori, les prémices d’une tendance lourde à l’addiction chez Sagan. Je suis trop jeune pour me rappeler de « Sagan l’icône people » et c’est tant mieux ! Il est temps que Françoise Sagan retrouve sa place parmi les grands écrivains injustement dénigrés et conspués par une partie de la critique et des médias français.

J’ai lu ce texte court d’une seule traite, émue par ce que Toxique nous dit de ce « pays » de l’adolescence, pays si proche si loin, entre appétit de vivre et mélancolie profonde.

 

Extraits

« Je vais m’allonger sur une pelouse, respirer cette odeur d’herbe chaude. (…)
Herbe desséchée au soleil, fourmis, les arbres vus d’en bas,
ne sont pas encore des souvenirs étiquetés. »

 

« Il y avait longtemps que je n’avais pas vécu avec moi-même.
C’est d’un effet curieux. »

 

« Apollinaire que j’ai lu ce matin… De quel œil verrait-il ces douces dames schizophrènes plus que damascènes se balader dans les allées mortes de ce parc (…) »

 

« Paradis artificiel de la non-souffrance, je ne vous connaîtrai plus. »

 

« Voici le jour J, le jour « sans ». Mal fou à m’endormir. J’ai même pris un bain en titubant de sommeil. Les nuits sont bien noires quand même, sous ce méridien. »

 

« J’avais 16 ans. J’ai eu 16 ans. Je n’aurai plus 16 ans moi qui me sens la jeunesse même. Je n’ai pas vieilli en fait, je n’ai renoncé à rien. »

 

 

Toxique de Françoise Sagan, illustrations de Bernard Buffet, Le livre de Poche, Éditions Stock, 80 pages, janvier 2011, 5,50 €

Publié dans Un peu de lecture

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